Je me souviens lorsque j'étais enfant,Gisèle la porteuse de pains de la boulangerie coopérative de Curçay (qui à l'époque n'était pas encore sur Dive) passait à Ranton trois fois par semaine avec une carriole à capote et un cheval pour y vendre des pains de 4 livres, et même quelques uns de 6 livres pour les familles nombreuses (en ce temps là la baguette était un pain de luxe), elle appelait les clients avec une corne de chasse en laiton.
Pour la poissonnerie c'était le père ou la mère Montigny qui passaient une fois par semaine avec un véhicule du même genre que celui de la porteuse de pains,et avaient la même façon d'appeler les clients, à l'époque le poisson n'arrivait pas dans la glace à l'intérieure de boites en polystyrène et par camion frigorifique, mais par le train en gare de Pas-de-Jeu, les sardines enveloppées dans des feuilles de fougères placées dans des paniers ovales faits de lanières de châtaigner, les huitres étaient contenues elles dans des paniers rectangulaires en osier avec un couvercle abatant, on ne les consommait que pendant les mois en R, les conditions de transport ne permettant pas de les acheminer jusqu'ici le reste de l'année; les harengs saurs (qu'on appelait vulgairement "Gendarmes") eux avaient le privilège de voyager dans des petites caissettes en sapin d'environ 35cm de long sur 6cm d'épaisseur; grillés sur les braises devant la cheminée et mélangés à des pommes de terre ou des haricots blancs ("les pois") et du cerfeuil, un régal; la morue ("Marluche") était aussi un plat qui revenait souvent au menu des gens de la campagne.
Les courses se faisaient dans l'une des trois épiceries-merceries du village; une paire de chaussures usagées, Léon était là pour les réparer, on ne les jetait pas à la poubelle pour en acheter une autre paire.
Moins drôle, le facteur venait de Loudun en vélo (sans dérailleur) avec sa grande sacoche en cuir bourrée de courrier, il apportait aussi les médicaments pour les malades qui la veille lui avaient confié leur ordonnance.
Une fois par an un chaudronnier, souvent accompagné du rempailleur de chaises et du rémouleur venait s'installer sur la place du village pour y refaire les fonds des vieux sceaux et bassines en tôle galvanisée ou en fer blanc, il rétamait aussi les fourchettes et les cuillères usagées en les trempant dans un bain d'étain en fusion après les avoir décapées à l'esprit-de-sel.
Avant l'arrivée de l'hiver c'est le ramoneur qui passait de maison en maison pour ramoner les cheminées moyennant quelques sous.
Maria la chiffonnière passait acheter les vieux chiffons et les peaux de lapins et de taupes piègées dans le jardin.
Le garde champêtre "arpentait" toutes les rues pour y faire les annonces officielles après un roulement de tambour.
L'angélus sonnait tous les jours à 7h à midi et à 19h.....heure solaire, car à l'époque on ne bousculait pas la nature, c'était le soleil qui réglait le rythme de la vie, les gens prenaient le temps de parler avec le voisin.
Finalement, peut être bien que c'était ça le bon temps.
Suite
Quelques jours après avoir écrit ce texte un sursaut de mémoire m'a rappelé M.Cochenille qui venait de Thouars une fois par mois pour vendre des chaussures; M.Marolleau qui venait lui aussi de Thouars une fois par mois, il vendait du tissu qui était par la suite travaillé par les couturières journalières locales; M.Deveaux qui faisait une tournée tous les quinze jours pour le compte des établissements "Codec" épicerie fine de Thouars; "Le Caïfa" venait de Pas-de-Jeu toutes les semaines, je n'ai jamais connu son nom, et beaucoup de personnes avec moi, pour tous c'était le "Caïfa" il vendait de l'épicerie mais aussi un peu de tout, droguerie, mercerie, pantoufles, le tout entassé dans une petite fourgonnette grise dans laquelle il était le seul à pouvoir retrouver les articles, "Le Caïfa" était le nom de la marque qu'il représentait; M.Davis poissonnier a remplacé le père Montigny, le moyen de tansport était plus moderne que celui de son prédécesseur, il avait une camionnette Citroën noire mouchetée de bleu et de gris; plusieurs fois par an des colporteurs allaient à pieds de village en village et faisaient du porte à porte pour vendre de la mercerie (fil, dentelle, boutons ext.) tout ça rangé dans une caisse à compartiments en bois portée en bandoulière.
Je pense avoir terminé mon tour d'horizon......fermez les yeux et imaginez la vie de nos villages en ce temps là.
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Histoire de "Tuffeau"
Nos villages perchés sur les coteaux dominant la vallée de la Dive comportent de nombreuses galeries souterraines; à l'origine ces galeries étaient des carrières de tuffeau ( dans la région on ne disait pas le tuffeau mais la "tuffe") les moins profondes étaient souvent destinées à l'habitation, certaines étaient encore occupées dans les années 1970, la pierre extraite (à l'époque on ne disait pas extraire mais tirer la pierre ) servait à construire en surface les maisons des riches alors que les pauvres (les plus nombreux) vivaient dans les habitations troglodytiques; si on observe le cadastre napoléonien de 1841 on se rend compte que les constructions en surface étaient peu nombreuses alors que la population de Ranton cette même année était de 450 habitants; puis dans les années 1950 elles sont devenues champignonières pendant quelques années, en suite elles ont servi à stoker dans de très bonnes conditions les betteraves fouragères pour les animaux, l'une d'elles a même servi de stand de tir pour "La Populaire" le club de tir sportif local.
Il y avait dans la région de nombreux carriers pour extraire la pierre de ces caves; le plus célèbre d'entre eux et certainement le meilleur était à Curçay, un nomé Henri Bélliard, né en 1896 dans les vignes de Saint-Cyr-en-Bourg dans le Maine-et-Loire alors que sa mère ramassait des sarments pour le compte d'un viticulteur; dans mon enfance, le jeudi, avec mes petits camarades (en ce temps là le jeudi était le jour de repos pour les écoliers) nous allions le voir travailler; il préparait son "banc" c'était le nom donné à l'énorme bloc de pierre qui devait se détacher de la masse; pour cela il traçait un rectangle sur la paroi au fond de la galerie en y creusant des saignées appelées "tranches" de 40 centimètres de profondeur et de 15 centimètres de largeur dans lesquelles il plaçait des coins en bois de chêne entre deux cales en peuplier, sur le sol il avait préparé un "lit" fait de déchets de pierre appelés "palettage" disposés sur chant afin d'amortir la chute du banc et éviter qu'il ne se brise en tombant, puis à tour de rôle il frappait sur les coins avec un maillet à long manche, au bout d'un certain temps il nous disait, taisez vous et écoutez, on entendait alors des petits craquements, c'était le bloc qui commençait à se séparer de la masse, les craquements allaient en augmentant au fur et à mesure qu'il frappait sur les coins, de temps en temps il s'arrêtait de frapper pour écouter, ce qui le renseignait sur l'avancement du travail, puis un craquement plus fort que les autres et l'énorme bloc de pierre se couchait sur son lit de palettage, il était en suite débité en cartiers rectangulaires avec des coins, cette fois ci en acier.
Certain prétendent que, après avoir placé les coins de bois dans les saignées on les arrosait avec de l'eau et que le bois en gonflant faisait détacher le bloc de pierre.......mais personnellement je ne crois pas beaucoup à cette version, je préfère de loin le mode d'extraction que j'ai vu de mes yeux.
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Souvenir douloureux
Le 3 septembre 1939, j'avais tout juste 8 ans depuis peut, à Curçay mon village natal, venant de la boulangerie, je traversais la place avec un pain de quatre livres sous chaque bras, les agriculteurs étaient rassemblés chez le père Joseph C. pour la journée de battage, c'est là qu'un camarade , de quatre ans mon aîné, Hubert R. m'interpelle en me disant, les gendarmes sont là, la guerre est déclarée.
En arrivant à la maison je trouvais ma mère en larmes, assise sur le pas de la porte, et qui me dit, ton père est revenu de la première il ne reviendra pas de celle-là; (il avait des difficultés de mouvements dues à un début de sclérose en plaques ) il fut réformé a cause de ce handicape et ne fut donc pas mobilisé; il était simplement réquisitionné avec d'autres personnes dans son cas pour assurer des tours de garde au dépôt de munitions situé dans les bois autour des "Cinq-routes".
Cet évènement m'a marqué pour toujours.